Crédit : Gianlorenzo Lombardi
Vous souvenez-vous de votre première fois au Festival d’Avignon ?
Oui, très bien. J’étais en master d’études théâtrales à l’Université Paris 8 et ça a été une expérience inoubliable. J’avais évidemment un tout petit budget : je dormais sur le sol d’un appartement d’amis d’amis qui jouaient dans le Off et je profitais des tarifs étudiants du In… Pendant des années, j’avais lu des textes, regardé des captations, suivi l’actualité du festival sur les blogs et les réseaux sociaux. Le vivre enfin était quelque chose de très particulier. Je me souviens que je n’ai pas beaucoup dormi parce que je voulais voir un maximum de spectacles et rencontrer un maximum de personnes.
Qu’est-ce qui rend ce festival si singulier ?
C’est l’esprit d’un grand festival d’été. Il y a surtout cette coexistence du In et du Off. Pour certaines personnes, Avignon, c’est uniquement le In : des artistes déjà reconnues et reconnus, programmées et programmés dans les grands réseaux du théâtre subventionné. Pour d’autres, c’est le Off, avec plus de 1 500 spectacles chaque année joués dans des lieux improbables, des parcours indépendants, des projets autofinancés ou soutenus par des collectivités.
Je trouve important de faire l’expérience des deux. Le Off représente une énergie créatrice incroyable : des artistes tractent toute la journée dans les rues, il est impossible de tout voir. Quant au In, il offre une relation unique aux lieux patrimoniaux, comme le Palais des Papes ou les cloîtres. Voir un spectacle dans ces espaces transforme complètement l’expérience.
Vous travaillez sur les archives du Festival d’Avignon. Que peuvent-elles nous apprendre ? Dans quel intérêt les préserver ?
Les archives sont essentielles parce qu’elles permettent de replacer les choses dans leur contexte. Les artistes évoluent, le public évolue, le Festival évolue. Par exemple, si l’on observe à quel moment le Festival a commencé à accueillir davantage d’artistes extra-européens ou à soutenir certains types de créations, cela dit quelque chose de notre manière de voir le monde aujourd’hui et aussi des moyens que nous avons à disposition.
Mais les archives soulèvent aussi une autre question : qui raconte l’histoire, à partir de quels documents ? Certaines voix sont conservées, d’autres oubliées. Il faut donc essayer de construire une multiplicité de points de vue. Ce que les archives peuvent nous apprendre dépend de ce que l’on cherche : l’important, c’est que ces archives existent. Elles sont utiles aux chercheuses et chercheurs, mais aussi aux journalistes, aux programmatrices et programmateurs, ou aux directrices et directeurs artistiques. Elles permettent de s’inscrire dans une histoire collective plutôt que de se limiter à sa seule expérience.
Votre thèse s’inscrit dans le projet de recherche européen ERC From Stage to Data. En quoi consiste-t-il ?
Le projet, porté par Clarisse Bardiot, s’intéresse aux traces numériques du Festival d’Avignon. Il comporte plusieurs volets : l’étude de 80 ans de programmes et de feuilles de salle, l’analyse d’un vaste corpus audiovisuel constitué de photographies et de captations, et enfin l’étude des processus de création. Ma thèse s’inscrit dans ce troisième axe. Je collecte et analyse les traces produites par les compagnies qui créent pour Avignon. Quand cela est possible, je suis les équipes pendant leur processus de création : répétitions, préparation technique, découverte des lieux, premières représentations, etc.
Notre recherche interroge ce que signifie créer un spectacle pour le Festival d’Avignon : comment naît une idée, comment collaborent artistes et techniciennes et techniciens, mais aussi comment les compagnies s’adaptent à des lieux patrimoniaux hors normes. Les spectacles du In sont souvent conçus pour des espaces uniques, avant de partir en tournée dans des théâtres plus classiques, ce qui soulève de nombreux défis artistiques et techniques. Comment adapter une création pensée pour un lieu aussi singulier que le cloître des Célestins, avec ses deux platanes au milieu de la scène et sa configuration atypique ?
Une partie de la scène du cloître des Célestins. Crédit : Alexandra Beraldin
Pourquoi s’intéresser spécifiquement aux traces numériques ?
Parce qu’aujourd’hui, une grande partie du travail de création passe par des outils numériques : documents partagés, groupes WhatsApp ou Discord, vidéos de répétition, captations techniques, fichiers de travail constamment modifiés, etc. Paradoxalement, alors que ces fichiers se multiplient, ils sont souvent moins bien conservés que les archives papier d’autrefois. On dispose parfois de correspondances très détaillées pour des spectacles anciens, mais beaucoup moins de traces pour des créations récentes.
Ces données permettent-elles aussi de nouvelles méthodes d’analyse ?
Oui. Un document numérique n’est pas seulement une version dématérialisée d’un document papier. Il peut être transformé en données et analysé à grande échelle. Par exemple, si l’on rassemble les emplois du temps de dizaines de personnes, on peut cartographier les lieux, les métiers et les moments où les équipes se croisent. De la même manière, il est impossible pour un être humain de consulter 400 000 photographies prises pendant 20 ans de festival. Les outils d’analyse assistée par ordinateur permettent d’explorer ces corpus et de faire apparaître des phénomènes invisibles à l’œil nu. L’objectif est aussi de montrer que cette masse de fichiers ouvre de nouvelles façons d’étudier les arts du spectacle.
Comment comptez-vous partager les résultats de ces recherches ?
Tous nos résultats seront diffusés en open source et librement consultables. Nous souhaitons également proposer des formes de valorisation plus accessibles que les seules publications scientifiques. Nous travaillons par exemple avec des artistes pour produire des visualisations qui racontent autrement l’histoire du Festival et des créations étudiées. Un spectacle sera également présenté à Avignon le 13 juillet. À partir des archives et des matériaux recueillis dans le cadre du projet, le performeur et metteur en scène Duncan Evennou a imaginé une création destinée au grand public. Pour nous, il est essentiel que ces recherches puissent circuler au-delà du monde académique.
Vous organisez aussi un colloque à Avignon cet été ?
Oui, il s’agit d’Erreur 404, les 11 et 12 juillet 2026 au Cloître Saint-Louis. Ce n’est pas un colloque académique classique. Nous profitons de l’énergie du festival pour proposer des rencontres gratuites ouvertes à toutes et tous. Il y aura des tables rondes avec des professionnelles et professionnels des bibliothèques, des archives et du spectacle vivant, mais aussi des discussions avec d’anciens responsables techniques ou artistiques du Festival d’Avignon. Nous voulons réunir les personnes qui s’intéressent aux questions du numérique et des arts de la scène, de la transmission et de la préservation des archives.
En parallèle, plusieurs événements sont organisés : une rencontre à la Maison Jean Vilar avec le Théâtre du Soleil, un atelier de découverte de l’outil numérique Arvest et le spectacle issu du projet de recherche. L’ensemble est gratuit, sur inscription, et ouvert au grand public.