Date de publication
5 novembre 2026
modifié le

Harcèlement scolaire : les livres pour enfants apprennent‑ils aux témoins à appeler à l’aide ?

Titre de l'encadré
L'essentiel
texte
  • Ce jeudi 5 novembre 2026, les écoles se mobilisent contre le harcèlement scolaire.
  • Pour aborder le sujet avec des enfants, on peut passer par la lecture de fictions.
  • Une analyse de 78 livres francophones invite à interroger le rôle qu’ils peuvent jouer en matière de prévention.

Comme chaque année, le premier jeudi après les vacances de la Toussaint est consacré en France à la journée nationale de lutte contre le harcèlement à l’école. Le harcèlement scolaire désigne des violences intentionnelles et répétées d’un ou plusieurs élèves envers un ou une de leurs camarades, dans un rapport de force déséquilibré. Il toucherait de 3 % à 20 % des élèves selon les enquêtes. En France, c’est un délit depuis 2022, et le programme pHARe, mis en place en 2021 pour prévenir ces violences, est obligatoire depuis la rentrée 2023 dans tous les établissements, de la maternelle au lycée.

Le témoin, acteur décisif, reste pourtant dans l’ombre. Des témoins sont présents dans 85 % des situations de harcèlement, et leur attitude peut faire cesser les violences ou les entretenir. Or, moins d’un sur quatre en parle à un adulte, alors que c’est le moyen le plus efficace d’y mettre fin.

Les livres pour enfants, qu’enseignants et parents utilisent volontiers pour aborder les sujets difficiles, peuvent-ils alors les inciter à lancer l’alerte ? Oui, mais sans doute pas à eux seuls. Lus et discutés avec un adulte, ils deviennent en revanche de vrais supports de prévention.

Les 78 livres analysés

Nous avons recensé tous les livres de jeunesse (albums et courts romans) en français sur le harcèlement scolaire destinés aux 3-11 ans, de la maternelle à la sixième, parus jusqu’à fin 2023. Ils sont 78, dont plus de la moitié publiés ou réédités entre 2019 et 2023. Dans 55 d’entre eux, des témoins assistent au harcèlement.

Dans l’ensemble, ces livres sont plutôt fidèles à ce que décrit la recherche. On y retrouve surtout des insultes, surnoms et moqueries (69 livres) et des violences physiques (50 livres). Les victimes y essaient toutes sortes de stratégies, et pleurer y apparaît comme une réaction normale, dont il n’y a pas à avoir honte.

Chez les témoins, le soutien à la victime domine, avec 49,4 % des 694 passages décrivant leurs réactions, contre 35,9 % pour le soutien au harceleur et 14,7 % pour l’inaction. Surtout, les témoins complices ou passifs au début changent généralement de position à la fin de l’histoire.

Quand un témoin alerte un adulte, le plus souvent l’enseignant, le harcèlement cesse ; dans cinq livres, l’adulte le félicite d’avoir parlé. Certains récits montrent même qu’on peut témoigner autrement qu’à l’oral : par écrit, ou avec une photo prise sur un téléphone. Les adultes de l’école y ont d’ailleurs des réactions adaptées : dans 24 des 33 livres qui montrent leur réaction, ils soutiennent la victime et cherchent à faire cesser le harcèlement, certains rappelant même qu’il est interdit par la loi.

Des témoins qui alertent rarement les adultes

Seuls 14 des 55 livres incluant des témoins montrent des personnages qui préviennent un adulte ; parmi les 22 livres avec témoins parus depuis 2020, ils ne sont que 7. Malgré la mobilisation des pouvoirs publics (pHARe, loi de 2022), l’évolution reste donc timide : le constat diffère peu de celui dressé il y a quinze ans ou plus sur des livres anglophones.

Les autres réactions des témoins sont présentées de façon ambiguë. Ceux qui encouragent le harceleur, le plus souvent en riant, ne sont presque jamais sanctionnés : un seul des 26 livres concernés montre un enseignant les reprendre, les adultes étant absents ou ne voyant rien. Ne rien faire n’a pas davantage de conséquences : l’inaction n’arrête jamais le harcèlement, ne l’aggrave pas non plus, et presque personne ne la remarque ni ne la sanctionne, même si le témoin s’en veut souvent. Aux yeux du lecteur, elle peut ainsi apparaître comme une option sans risque.

Les témoins qui soutiennent la victime, par des mots ou des gestes, ne s’en trouvent ni récompensés ni pénalisés dans 22 livres sur 29, et leur aide ne stoppe pas le harcèlement dans 23 d’entre eux. Quand ils interpellent le harceleur sans rien subir, c’est surtout parce qu’ils sont plus grands ou plus forts que lui ; dans 10 livres, ils sont au contraire rejetés, insultés, isolés, voire harcelés à leur tour, ce qui risque de décourager les lecteurs qui ne se sentent pas forts. Au bout du compte, on voit mal ce que l’on gagne à intervenir.

Les enjeux narratifs

Pour les victimes aussi, toutes les stratégies sont représentées, sans que l’on sache lesquelles fonctionnent. Ignorer le harceleur, stratégie réputée peu efficace, apparaît dans 19 livres. Et certaines fins sont discutables : la victime qui change d’école, le harcèlement qui s’éteint tout seul, ou une résolution « magique », impossible à transposer dans la vraie vie.

Ce décalage entre la recherche et les récits tient sans doute à des raisons narratives : un témoin qui alerte un adulte dès les premières pages, c’est une histoire qui s’arrête là. Les auteurs veulent avant tout captiver, et leurs livres ne sont ni des documentaires ni des guides de bonnes pratiques.

Le cyberharcèlement n’apparaît que dans 7 livres sur 78 (peut-être parce que le corpus vise les 3-11 ans), et le harcèlement indirect (rumeurs, manipulations) encore moins. Les conséquences scolaires restent discrètes : l’absentéisme ou le refus d’aller à l’école figure dans 23 livres, la baisse des résultats dans 2 seulement. Enfin, les récits montrent souvent des groupes de témoins sans expliquer que le nombre dilue le sentiment de responsabilité, et si beaucoup de témoins sont touchés par le sort de la victime, un seul livre en montre un qui se met réellement à sa place.

Lire, puis en parler ?

Ces livres restent utiles, à condition de ne pas les laisser « parler seuls ». Lus avec un enseignant, un parent ou un psychologue de l’éducation nationale, ils ouvrent le débat : quelles sont les stratégies qui marchent ? Lesquelles ne marchent pas ? Qu’aurais-tu fait à la place du personnage ? Un livre où l’enseignant ne voit rien peut servir à réfléchir aux moyens de l’alerter.

Pour une lecture en autonomie, ne vaut-il pas mieux choisir des histoires où la solution passe par un adulte ou l’institution ? Nos études montrent que mettre en scène dans ces fictions davantage de témoins qui alertent un adulte, et à ne plus présenter l’inaction comme neutre, contribuerait à la sensibilisation.

C’est l’objet de la suite de notre projet HELP (Harcèlement à l’école : littérature jeunesse pour en parler), mené avec une école élémentaire, un collège et la Fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE) de Houilles. Nous avons d’abord conduit 50 entretiens avec des enfants de 8 à 12 ans autour de l’album Arsène et Marcelle me harcèlent, de Diariata N’Diaye et Ama, l’un des rares livres de notre corpus où une témoin alerte la maîtresse, qui la félicite.

Selon nos premiers résultats, la lecture permet aux enfants de mentionner le témoin comme acteur du harcèlement scolaire et de faire davantage de liens entre les caractéristiques du harcèlement et son caractère nuisible.

Nous avons ensuite interrogé 500 élèves, du CP à la sixième, à trois moments : avant toute intervention, après la lecture d’un album de notre corpus (Arsène et Marcelle me harcèlent en cycle 3, Le jour où je suis devenue plus méchante que le loup, d’Amélie Javaux, en cycle 2), puis après un court débat en classe. Les résultats, en cours d’analyse, diront si le livre change les représentations et s’il suffit, ou si c’est la discussion qui fait la différence.


Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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