Au niveau national, Rennes constitue un bastion socialiste stable et dominé par une coalition de gauche au pouvoir municipal depuis les années 1970. Il s’agit aussi d’une des villes les moins inégalitaires de France et sa métropole, une des moins pauvres et ségrégées (Pasquier et Tellier, 2020). C’est cependant dans la ville-centre de la métropole que la pauvreté se concentre, notamment pour les jeunes, et que les inégalités de revenus sont les plus importantes.
Cet épisode se propose d’observer comment ces tensions et inégalités sociales se traduisent dans les urnes, par l’analyse localisée des résultats électoraux du premier tour du scrutin présidentiel 2022 à l’échelle fine des bureaux de vote.
Brieuc Bisson (ESO - Espaces et Sociétés, CNRS / Université Rennes 2), vous présente cette planche de l'Atlas social de la métropole rennaise en vidéo, qui retrace le travail mené par Sandra Arribehaute, doctorante en géographie (ESO - Espaces et Sociétés, CNRS / Nantes Université).
Bonjour à tous, et bienvenue pour un nouvel épisode de « Cartes et sociétés ». Aujourd’hui nous allons nous pencher sur les résultats des élections présidentielles 2022 à Rennes à partir d’un travail réalisé par Sandra Arribehaute, doctorante au laboratoire ESO-Espaces et Société à Nantes.
Politiquement Rennes constitue un bastion socialiste stable dominé par une coalition de gauche au pouvoir municipal, depuis 1977 et la victoire d’Edmond Hervé, jusqu’à aujourd’hui avec Nathalie Appéré. S’il s’agit d’une des villes les moins inégalitaires de France de réelles différences en termes de revenus persistent en fonction des quartiers. Il s’agira ici de voir comment se traduisent tensions et inégalités sociales par le vote grâce à une analyse localisée à l’échelle des bureaux de vote des résultats électoraux du premier tour du scrutin présidentiel de 2022.
Avant d’en venir à l’analyse des résultats proprement dit un point sur les chiffres qui seront utilisé ici. Nous utilisons les chiffres des résultats calculés en pourcentages rapportés au nombre d’inscrits, et non rapportés au nombre de suffrages exprimés comme cela est communément utilisés. Ce qui permet de considérer pleinement l’expression de l’abstention, du vote blanc et du vote nul comme des comportements politiques et électoraux. Lorsque l’on s’intéresse aux inégalités sociales et à la manière dont elles s’articulent aux enjeux politiques cette considération est d’importance.
Aussi, il semble important de préciser que ce sont les structures sociales des espaces, et non les espaces eux-mêmes qui expliquent les résultats et comportements électoraux.
On peut tout d’abord se demander quelles sont les dynamiques électorales à Rennes au regard de la situation nationale. En commençant par noter que, à l’instar d’autres grandes villes comme Paris notamment, le vote pour l’extrême droite apparaît assez faible. Au second tour Rennes est avec Paris la ville de plus de 100 000 habitants où Marine Le Pen connaît son score le plus faible. Au premier tour, la présidente du Rassemblement National réalise à Rennes un score trois fois inférieur à sa moyenne nationale. Éric Zemmour, Nicolas Dupont-Aignan ou Valérie Pécresse réalise également des résultats inférieurs à leur moyenne nationale. A l’inverse les candidats de gauche réalisent des scores plus importants à Rennes que nationalement. Jean-Luc Mélenchon compte ainsi 11 points de plus que sa moyenne nationale, et Yannick Jadot 3,9 points de plus. Au regard de ces premiers éléments, Rennes apparaît bien comme un bastion du vote de gauche, notamment écologiste et insoumis, et à contrario comme un espace de faiblesse pour le Rassemblent National.
Ces résultats à Rennes sont assez caractéristiques des résultats observés dans les espaces urbains centraux. Ces derniers en concentrant, par exemple, les groupes sociaux les mieux dotés en capital culturel et économique comme les groupes les moins dotés se présentent comme des contextes électoraux favorables pour la France Insoumise.
Mais une fois établi ce constat à l’échelle rennaise il est intéressant de rentrer dans le détail des résultats par bureau de vote pour saisir plus finement la diversité des comportements électoraux. Les résultats présentés ici sont issus d’une analyse des résultats par bureaux de vote croisant les 15 comportements électoraux au premier tour de l’élection présidentielle (abstention, vote blanc, vote nul puis vote en faveur des 12 candidats) et le profil sociologique moyen des habitants des zones composant ces différents bureaux de vote.
Les variables présentées ici permettant de constituer le profil moyen, sont également les variables identifiées comme des variables sociales lourdes en sociologie électorale c’est-à-dire des variables dites explicatives des comportements politiques.
À partir de ces résultats 8 profils émergent - des profils de droite dans les espaces centraux et du nord-est (dits D1 et D2) ; des profils plutôt marqués à gauche dans les espaces péri centraux de l’ouest et du sud du centre-ville (G1, G2 et G3 ici), et enfin des profils où prédominent l’abstention, l’extrême-droite et les périphéries de l’espace électoral dans les espaces urbains périphériques et populaires (nommés AP1, AP2 et AP3).
Pour lire le tableau on peut prendre l’exemple du vote pour Valérie Pécresse. Dans le profil D1 le vote en faveur de Valérie Pécresse s’élève en moyenne à 7,2 %, tandis qu’en moyenne il est de 2,8 % dans la commune. Les nuances de gris soulèvent la prédominance d’un vote en faveur d’un.e candidat.e dans les bureaux de vote concernés. Plus le gris est foncé, plus la sur-représentation de ce vote dans les bureaux est importante.
On peut donc désormais détailler en partie ces trois ensembles ressortant sur cette carte.
En commençant par les espaces ayant la particularité d’être les plus favorables au vote de droite, dans le centre jusqu’au nord-est de la ville. On retrouve le profil D1 dont les bureaux de vote sont situés principalement autour du parc du Thabor. Celui-ci est marqué par une forte sur-représentation du vote en faveur de Valérie Pécresse, Eric Zemmour et Emmanuel Macron ; ainsi que par la plus importante sous-représentation du vote en faveur de Jean Luc Mélenchon. Ces espaces renvoient à l’image des « beaux quartiers » marqués par la présence de grandes maisons de villes ou d’appartements historiques et anciens appropriés par les classes supérieures au fort capital économique et culturel. Les habitants se situent en haut de la hiérarchie socio-professionnelle, sont cadres, chefs d’entreprises, occupent des professions libérales. Ils sont propriétaires, plutôt âgées, et anciennement installés. La tendance à droite est moins prononcée pour le profil D2, où la population est plus jeune, plus récemment installée et plutôt locataire du parc privé.
Pour ce qui concerne les profils marqués par une diversité de vote plutôt à gauche on note une prédominance de ces comportements à l’ouest et au sud du centre-ville. Les bureaux de vote G1 et G2 (où dominent notamment les votes en faveur de Jean Luc Mélenchon et Yannick Jadot), sont localisés principalement dans des quartiers traversés par un phénomène d’embourgeoisement, conséquence du dynamisme et de l’attractivité de la ville et de différents projets d’aménagement. Par exemple dans le quartier Sud-gare ou l’ouest du quartier Saint-Martin qui profitent de la proximité de la gare - et donc de la LGV depuis 2017 - et des Prairies St Martin - réaménagés en parc urbain depuis 2019. Ces quartiers accueillent une proportion élevée d’habitant.es issu.es de milieux sociaux favorisés, statistiquement plus jeunes et diplômé.es - cadres, professions intellectuelles supérieures et professions intermédiaires - locataires et installé.es dans le parc privé depuis peu.
Le profil type G3, plutôt localisés aux franges externes de la ville-centre se distingue d’un point de vue sociologique : les habitant.es y sont plus âgé.es, sont propriétaires, installé.es depuis quelques années et appartiennent à des catégories sociales relativement plus populaires et moins diplômées. Dans les urnes, cela se caractérise par des scores plus élevés pour le vote blanc, suivi des votes en faveur de Fabien Roussel et d’Anne Hidalgo
L’abstention et les périphéries de l’espace électoral sont des tendances plus fortes dans les quartiers davantage fragilisés et populaires. La spécificité de la classe AP3 repose sur la forte surreprésentation de l’abstention (+ 13 points par rapport à la moyenne communale). Géographiquement, cette configuration électorale s’affirme dans trois quartiers prioritaires de la ville (Villejean, Le Blosne et Maurepas) ainsi que dans des bureaux de vote à leur proximité, notamment dans le quartier Villejean-Beauregard. Ce sont des quartiers qui accueillent les proportions les plus élevées d’habitant.es appartenant aux fractions les plus dominées sur plusieurs plans. Sur le plan résidentiel avec une surreprésentation d’habitant.es locataires du parc social. Sur le plan socio-professionnel avec une surreprésentation d’habitant.es occupant un emploi précaire (en CDD, intérim), de chômeur.euses, d’ouvrier.ères et employé.es. Et enfin sur le plan scolaire (surreprésentation d’habitant.es peu diplômé.es). Ce constat rejoint une dynamique nationale : la géographie de l’abstention se localise, entre autres, dans les quartiers populaires de grands ensembles des métropoles dynamiques et est le reflet d’inégalités sociales structurelles
Enfin, le profil AP1 est plus diffus spatialement, tandis que celui dit AP2 se concentre principalement au sud de la ville, tout deux dans les espaces les plus populaire. D’un point de vue électoral et sociologique, le profil AP2 renvoie à la présence des fractions de classes les plus précarisées semblables au profil précédent, mais plus âgés. Le profil AP1 où les votes sont proches de la moyenne communale se caractérise par la présence a contrario de classes plutôt stabilisées, où les habitants peu diplômés sont propriétaires et occupent des emplois stables.
Pour replacer ce travail dans une perspective comparative, on observe à Rennes des traits communs avec les configurations électorales qui s’expriment dans les grandes aires urbaines, sous l’effet de la tertiairisation des économies urbaines qui rend similaire les structures sociales. Le cas rennais est toutefois marqué par un ancrage ancien à gauche et par la marginalisation de l’extrême droite, dynamique soutenue notamment par la présence importante d’une population jeune et diplômée.
Enfin, l’analyse des résultats confirment et illustrent le fait que le vote est, en partie, un élément traduisant des positions sociales, et les inégalités associées. Ils appellent également à la vigilance, les écarts varient parfois seulement de quelques points et doivent donc être interprétés à l’aune des contextes locaux.
Voilà pour aujourd’hui. Merci de nous avoir suivi, et comme d’habitude toute l’actualité de « Carte et Société » et de l’Atlas Social de la Métropole Rennaise reste disponible en description. À bientôt.