Scène du film montrant une exécution sommaire effectuée par la Tchéka. film.ru
En Russie, le 20 décembre reste appelé dans la population la « journée du tchékiste », même si, depuis 1995, son nom officiel est la « journée des travailleurs des organes de sécurité de la Fédération de Russie ». Ce jour-là, les employés et les « anciens » du FSB et de son prédécesseur d’avant la chute de l’URSS – le KGB, qui a lui-même succédé au NKVD et à la Tchéka révolutionnaire – rendent hommage à cette police politique qui, depuis sa création le 20 décembre 1917, a assassiné et déporté des millions de leurs compatriotes. Vladimir Poutine a lui-même réactivé ces célébrations et réhabilité le terme de « tchékiste ».
À l’inverse, au moins jusqu’au tournant répressif très violent qui a été pris dans le pays en 2021, des Russes qui déplorent les crimes soviétiques postaient souvent sur les réseaux sociaux, le 20 décembre, un lien ou des photos renvoyant à un film de 1992, Le Tchékiste, dont le scénario, basé sur un roman soviétique, a été écrit par Jacques Baynac (1939-2024), fils d’instituteurs du Lot.
Lorsque Jacques Baynac, historien, romancier et scénariste, est mort à quatre-vingt-quatre ans le 3 janvier 2024, plusieurs articles ont récapitulé diverses étapes de sa vie longue et riche. Ils évoquaient le plus souvent son œuvre d’historien, bien sûr, mais aussi son refus de faire son service militaire pendant la guerre d’Algérie ; sa proximité passagère avec le trotskisme ; sa participation à la librairie La Vieille Taupe ; son opposition absolue à la « gangrène » du négationnisme (il la dénonce dans un article paru dans Libération le 25 octobre 1980) ; son rapport à mai 1968 et son appartenance à la gauche radicale : Baynac s’est trouvé au croisement de plusieurs aventures collectives de sa génération.
En revanche, sa détermination à dénoncer, dès les années 1970, les violences politiques exercées en URSS dès Lénine n’a été que peu rappelée.
Affiche du film « Le Tchékiste » réalisé par Alexandre Rogojkine et adapté du roman de Jacques Baynac sorti en 1992.
Le Tchékiste, un film de 1992 sur la base d’un roman de 1923
Le livre sur lequel repose ce film – un roman très autobiographique de Vladimir Zazoubrine (1895-1938) – est paru en français en 1990. Écrit en 1923, avant la mise au pas de la littérature soviétique par le Parti, il n’a été publié en URSS qu’en 1989. Il porte, en russe, le titre Le Copeau, « Щепка » (Chtchepka), qui renvoie à l’expression « Quand on coupe du bois, les copeaux volent », généralement traduite par « On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ».
Dans ce titre russe, l’accent est donc mis à la fois sur l’insignifiance des victimes et sur la question fondamentale du texte, celle du but et des moyens, déjà amplement traitée par Dostoïevski. En revanche, le titre français met en relief l’homme qui exerce les répressions sommaires : le « héros », Sroubov, un homme aux « yeux de verre », est le chef local de la Tchéka, alors qu’il est issu de l’intelligentsia. Le préfacier à l’édition française, l’écrivain né en URSS Dimitri Savitski (1944-2019), note les trois thèmes mêlés dans ce roman : « l’abattoir sanglant » – les répressions –, sa « justification par la révolution » et « la destruction du matériau humain, à savoir la folie […] du tchékiste Sroubov ». Sans doute un quatrième thème, assez courant dans la littérature soviétique des années 1920, pourrait-il être ajouté : l’attitude du membre de l’intelligentsia face à la révolution qui exige de lui une transformation abrupte et totale de ses valeurs.
Jacques Baynac a rédigé, à partir de ce roman, un scénario ensuite tourné par le cinéaste Alexandre Rogojkine (1949-2021) dans le cadre d’une coproduction franco-russe. Ce film daté de 1992 montre l’horreur des exactions commises par la Tchéka dès les toutes premières années du pouvoir bolchevique et se veut une réflexion sur le rapport entre violence, terreur et révolution.
Voir la bande-annonce du film "Le Tchékiste"
Pour l’essentiel, il consiste en une succession de scènes similaires : les séances d’une « troïka », cette commission de trois personnes, qui juge en quelques minutes et condamne systématiquement à mort ; les exécutions collectives des condamnés dans les sous-sols ; les évacuations de leurs corps morts, chargés comme des carcasses animales dans les bennes de camions. C’est une société que l’on extermine.
Une femme au physique de paysanne lave les sols et nettoie le sang versé : personne ne se soucie de ce peuple qu’elle incarne et qui ne participe pas aux massacres, même s’il en est le témoin. Finalement, Sroubov dont le père a été fusillé, perd la raison.
Des interrogations sur Lénine et un livre sur Kamo
Baynac, ayant « déjà lu des livres sur la terreur rouge », aurait compris dès les années 1963-1965 que, « le problème [du communisme], c’était le léninisme ». Ce qui était loin d’être le point de vue le plus répandu dans la gauche française de l’époque. (Sauf mention complémentaire, tous les commentaires de Jacques Baynac viennent d’une interview de lui, réalisée par l’autrice à Cahors, le 21 avril 2022. De nombreux éléments biographiques viennent également de cette interview.)
Parti volontairement en exil pour échapper à la conscription, le jeune homme revient en France en 1966 et commence à s’intéresser à la Russie : il suit notamment, à l’EHESS, les cours de George Haupt et d’Alexandre Benningsen.
C’est en découvrant l’histoire du bolchevik Kamo dans la biographie de Staline rédigée par Boris Souvarine, qu’il a l’idée de consacrer un livre à ce personnage peu ordinaire : Arménien élevé en Géorgie et passé comme Staline par le séminaire de Tbilissi, Kamo (1882-1922), Simon Ter-Petrossian de son vrai nom, ami de Lénine, a été chargé, à partir de 1906 au moins, des « expropriations », c’est-à-dire qu’il procurait au Parti argent et armes par tous les moyens, y compris par des attaques armées.
Déjà, Baynac s’intéresse donc aux pratiques du parti bolchévique du vivant de Lénine. Il s’appuie sur des sources disponibles en France, mais aussi en URSS : grâce à son contrat avec Fayard, il passe trois semaines à Moscou, Bakou et Tbilissi, pendant l’été 1970 ou 1971. Il voyage seul, ne parle pratiquement pas le russe, mais, racontera-t-il, une employée de l’Intourist l’attend à chaque étape pour lui organiser ce dont il a besoin, depuis les réservations d’hôtels jusqu’aux projections de films et aux rencontres éventuelles. Kamo, l’homme de main de Lénine, sort en 1972.
D’autres livres sur la révolution
« La Terreur sous Lénine », Livre de Poche, 2003 (première édition : Sagittaire, 1975).
Baynac publie, deux ans plus tard, une étude collective sur la révolution de 1905 (Sur 1905, Éditions Champ libre, 1974) puis, en 1975, La Terreur sous Lénine (1917-1924). Entre ces deux livres, un événement s’est produit : L’Archipel du Goulag a commencé à paraître à Paris et une partie de la gauche française prend, un tant soit peu, conscience de l’ampleur des crimes soviétiques.
La Terreur sous Lénine, livre conçu par Baynac « en collaboration avec » Alexandre Skirda, spécialiste des anarchistes russes, et l’universitaire Charles Urjewicz, relance les débats. En effet, il inclut des textes qui, publiés dans les années 1920, en français pour la plupart, démontrent que l’usage de la terreur par Lénine pouvait être connu dès cette époque.
En outre, dans un article introductif, intitulé « Socialisme et barbarie », Baynac confirme que la terreur policière était utilisée sous Lénine déjà et qu’il n’y a donc pas de sens d’« accabler Staline pour mieux absoudre Lénine ».
Baynac est ici sur la même position que Soljenitsyne dans L’Archipel du Goulag, mais aussi que Vassili Grossman dans Vie et destin – un roman dont le KGB et le Comité central du PCUS ont empêché la parution au début des années 1960. En revanche, contrairement à Soljénitsyne, Baynac considère que Marx ne peut pas être rendu responsable de cette terreur : Lénine aurait créé « un capitalisme d’État policier. Qui n’a strictement rien à voir avec le projet de Marx ».
Le débat relancé porte donc sur le terrifiant bilan de la terreur soviétique, les origines de celle-ci, mais aussi les aveuglements occidentaux.
La perestroïka et le cinéma
La perestroïka offre à Baynac de nouvelles opportunités. En effet, Pierre-André Boutang, responsable des émissions culturelles sur FR3 et de la mythique émission Océaniques, puis, à partir de 1992, directeur délégué aux programmes de La Sept-Arte, s’intéresse beaucoup à ce qui se passe à l’Est et propose à l’auteur de Kamo de repérer, pour FR3, les films documentaires qui sont alors produits en URSS.
À partir de 1988, Baynac se rend donc, dira-t-il, à peu près tous les mois en Russie et organise des soirées thématiques sur Arte. Puis il propose à cette chaîne de produire sept films sur l’histoire soviétique en adaptant sept œuvres littéraires (en fait, il parlait de « six films », car il n’avait pas voulu que l’un des sept lui soit attribué). Ayant une vraie passion pour la littérature russe – « Comment, sans elle, comprendre la Russie ? », demandait-il –, il choisit lui-même les livres à adapter, selon « une logique historique, chronologique », et écrit les scénarios. « Ensuite, Arte a négocié avec Lenfilm, les studios de cinéma de Leningrad. Je n’ai pas suivi les tournages, il n’y a pas eu de réunions de travail. » Il n’a pas non plus choisi les réalisateurs et trouvait certains d’entre eux trop « nationalistes ».
Son choix d’auteurs témoigne d’une connaissance fine de la littérature russe et soviétique : Léonid Andreev pour 1905, Mark Aldanov sur février 1917, Vsevolod Ivanov pour 1920, Vladimir Zazoubrine sur la terreur rouge, Sergueï Zalyguine (Au bord de l’Irtych) sur la collectivisation des campagnes, Lidia Tchoukovskaïa (La Plongée) sur les purges d’après la Seconde Guerre mondiale, Andreï Bitov pour la Russie de la perestroïka. Tournés par des réalisateurs différents, ces sept films sont diffusés sur Arte à partir de janvier 1993, comme pour expliquer aux Français ce qui s’est passé en URSS pendant plus de sept décennies.
Six de ces films sont, aujourd’hui, à peu près oubliés. Pas Le Tchékiste, dont le scénariste répondait, en 2022, par un oui très net à la question suivante : « Peut-on considérer ce film comme la continuation de votre travail sur la terreur et Lénine, un travail commencé dans les années 1960 ? »
Mais Baynac a cessé, vers 1994, de s’intéresser à la Russie, « d’autant – disait-il – que les archives s’ouvraient et que c’était aux historiens russes de faire le travail historique », et il ignorait tout du statut culte qu’a, en Russie, Le Tchékiste, ce long-métrage devenu un symbole pour ceux qui refusent d’oublier, de justifier et de banaliser les crimes soviétiques.
Dimitri Savitski écrivait dans la préface française du Tchékiste : « Évoquer l’attitude du KGB envers son passé n’est pas un exercice gratuit, car le sort du pays dépend en grande partie de cette organisation. » Ni Savitski, ni Baynac, ni Rogojkine ne se doutaient sans doute à quel point.
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.