Date de publication
3 septembre 2026
modifié le

Pourquoi l’ancien bassin minier du Nord‑Pas‑de‑Calais vote RN (ou non)

Dans le nord de la France, la progression du RN aux élections municipales de 2026 semble pouvoir s’expliquer par les difficultés sociales de l’ancien bassin minier. Mais cette lecture reste partielle. Entre le Nord et le Pas-de-Calais, deux anciens départements miniers, les écarts de résultats sont nets. Comment expliquer ces variations ?

Aux dernières municipales, le Rassemblement national (RN) semble avoir renforcé ses positions dans l’ancien bassin houiller du Nord-Pas-de-Calais. Le parti à la flamme y a conservé ou remporté une douzaine de communes, dont Liévin, Oignies, Grenay, Billy-Montigny, Courcelles-les-Lens, Pont-à-Vendin. Ce succès s’explique principalement par les difficultés sociales de ce sillon industriel et sa culture politique traditionnellement protestataire.

L’examen plus détaillé de ce territoire de 1,2 million d’habitants montre toutefois que le vote RN n’est pas totalement corrélé aux indicateurs socio-économiques et que d’autres facteurs hérités de la longue exploitation charbonnière interviennent. Ils permettent notamment de comprendre pourquoi le département du Nord échappe toujours aux progrès de l’extrême droite, à la différence du Pas-de-Calais voisin.

Les élections municipales de mars 2026 ont conforté le Rassemblement national dans ses deux bastions : le Sud-Est méditerranéen et l’ancien bassin minier. Les ressorts de ces victoires varient selon les lieux, car le vote RN capte deux catégories opposées : une bourgeoisie aisée et âgée, idéologiquement libérale mais moralement conservatrice, voire traditionaliste, d’une part, et une population précarisée séduite par un discours populiste d’autre part.

On peut ainsi identifier une « séparation entre un vote frontiste bourgeois du sud, et un vote frontiste populaire du nord », pour reprendre les termes du politiste Arnaud Huc.

L’effet de la désindustrialisation au Nord

Dans les anciens bastions mono-industriels de grande industrie, le vote RN résulte avant tout « d’un désarroi économique et social, véritable sentiment d’abandon qui répond à la désindustrialisation », ce qui explique l’élection de maires RN dans les bassins houiller et sidérurgique de Lorraine.

Les communes RN de l’ancien bassin du Pas-de-Calais restent tout aussi durement éprouvées par la fin de l’exploitation charbonnière au début des années 1990 : le revenu médian annuel n’y atteint pas 18 000 euros (contre près de 24 000 euros en France), quatre d’entre elles figurant même parmi la douzaine de communes les plus pauvres du département (sur 850). Le taux de pauvreté y varie de 20 à 29 % (pour 13,6 % en moyenne nationale) en raison d’un chômage élevé (10,8 % dans le bassin de Lens contre 7,9 % en moyenne nationale).

Le lien entre vote populiste et précocité du déclin économique et démographique dans un contexte anxiogène de mondialisation a été démontré à l’échelle européenne, dessinant une « géographie du mécontentement ». Dans ces territoires en crise, la sensation de déclassement social s’accompagne du sentiment d’être « piégé » dans « des lieux sans importance » (places that don’t matter), faute de profiter d’opportunités équivalentes à celles offertes ailleurs. Le bassin minier est typique de ces zones en déclin démographique.

Déclin démographique de l’ancien bassin houiller (1962 à 2014)
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Le déclin démographique de l’ancien bassin houiller, entre 1962 et 2014. D’après « Portrait socio-économique du bassin minier », Mission du bassin minier Nord-Pas-de-Calais, 2018, Fourni par l'auteur

Cette détresse sociale est un facteur explicatif plus pertinent que l’effet supposé de la part des immigrés dans la population locale dans les communes RN du bassin : 4 % et même 1,4 % à Marles et à Drocourt et 0,9 % à Houdain (contre 11,3 % en moyenne nationale). Cette explication est d’ailleurs qualifiée d’« enfumage » par le démographe Hervé Le Bras. Le Pas-de-Calais est même le département comptant le moins d’étrangers de France (2,5 %) !

Les catégories les plus précarisées et les moins formées sont, au contraire, globalement surreprésentées dans l’ensemble du bassin houiller, qui compte de 20 à 30 % de non-diplômés (contre 18 % en France) et une part d’ouvriers de 10 points supérieure à la moyenne. Or, d’une manière générale, le niveau d’éducation reste la variable la plus déterminante du vote RN dans ses bastions. C’est encore plus vrai dans le bassin minier où il est fortement corrélé aux niveaux des diplômes les plus faibles.

L’insuffisance des explications socio-économiques

Ce vote s’inscrit en outre dans la culture politique protestataire de l’ancien pays minier, qui se traduit aussi par la robustesse du Parti communiste français (PCF) et par l’insignifiance de la droite républicaine. Dégagisme et refus radical du « système » conduisent des villes ouvrières à délaisser une gauche qui y avait pourtant régné sans partage pendant des décennies.

Le succès du RN s’explique aussi par un effet de voisinage et de mimétisme (tout comme dans le Midi, notamment le Vaucluse), selon un processus de diffusion spatiale de proche en proche : les villes gagnées sont voisines de municipalités déjà acquises.

Les facteurs socio-économiques ne sauraient donc suffire à expliquer la géographie électorale du Rassemblement national. Dans la région, la vallée métallurgique de la Sambre (Maubeuge) ou le Calaisis souffrent ainsi davantage du chômage (plus de 12 %) et de la pauvreté (avec des taux souvent supérieurs à 30 %) que le bassin minier du Pas-de-Calais, sans pour autant basculer vers le RN.

Les observateurs ont, du reste, relevé l’échec du RN dans des sous-préfectures (Lens, Douai) où la pauvreté est pourtant aussi marquée. Le parti n’a, en définitive, conquis que 13 communes sur les 175 que compte le bassin houiller, confirmant les résistances.

Nord vs Pas-de-Calais : l’effet lointain de l’histoire industrielle

Les analystes n’ont, en revanche, guère expliqué pourquoi le bassin minier a totalement échappé aux progrès du RN dans le département du Nord (aucune municipalité conquise), à la différence du Pas-de-Calais. Le chômage y est pourtant plus fort (12,9 % dans le Valenciennois, deuxième taux le plus élevé en France hexagonale) et la paupérisation encore plus marquée (revenu de 14 600 euros et 41 % de pauvres à Denain) de sorte que, à l’échelle du bassin, la corrélation avec le chômage n’est pas avérée.

La moindre adhésion du Nord (à l’est) au RN était déjà visible à la présidentielle de 2022.

Vote pour Marine Le Pen à la présidentielle de 2022 dans le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais
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Vote pour Marine Le Pen à la présidentielle de 2022 dans le bassin minier, en pourcentage des suffrages exprimés. Se lit : à Lens, Marine Le Pen a recueilli entre 34 % et 39 % des votes exprimés. Dorian Maillard, « Habiter un Ancien Monde en recomposition : une habitabilité mise sous tension par les restructurations post-minières de l’habitat houiller », ENS, 2022, Fourni par l'auteur

Cette différence serait due au caractère plus récent de la stratégie d’implantation du RN dans le Nord.

Les causes sont en réalité plus lointaines, à savoir un héritage moins purement minier du fait d’un tissu industriel plus diversifié (sidérurgie, métallurgie, mécanique, verrerie, textile…), même si c’est dans ce département qu’a commencé l’aventure minière, dès 1720.

Dans le bassin du Pas-de-Calais, l’exploitation charbonnière n’a débuté qu’au mitan du XIXᵉ siècle, mais son ascendant a été plus brutal et exclusif, les puissantes compagnies minières ayant dissuadé l’installation d’autres activités afin de limiter la concurrence sur la main-d’œuvre. L’emprise du système paternaliste y assurait – à l’instar de l’État-providence – une prise en charge totale par le patronat du personnel (et des familles), « du berceau à la tombe », afin de les fixer définitivement dans le métier et de les rendre captifs de l’entreprise : logement gratuit, formation, soins, chauffage, sécurité, sport, loisirs, culte, transport, pension, etc. Charbonnages de France a poursuivi et même amplifié ce dispositif, à telle enseigne que plus du tiers du parc immobilier de l’ancien bassin du Nord-Pas-de-Calais appartenait aux Houillères en 1969, soit 113 000 logements.

Cités minières à Loos-en-Gohelle (vers 1930)
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Cités minières à Loos-en-Gohelle (vers 1930), exemple d’une Company Town emblématique du bassin houiller du Pas-de-Calais. Olivier Kourchid, Olivier, Annie Kuhnmunch, « Mines et cités minières du Nord et du Pas-de-Calais, photographies aériennes de 1920 à nos jours », Presses Universitaires de Lille, 1990

Ce système a assuré l’ancrage professionnel et géographique de la population à tel point qu’il en limite encore le « capital spatial », autrement dit la capacité à se projeter ailleurs. L’identité sociale locale actuelle n’est certes pas réductible à une culture ouvrière nostalgique d’une prospérité idéalisée, mais on conçoit le vif traumatisme que représente la disparition d’un encadrement social séculaire opéré aussi bien par l’exploitant que par les syndicats, qui a laissé complètement désemparée une communauté, à l’univers mental et culturel jusqu’alors entièrement tourné vers la mine, soudainement abandonnée à son sort. Même les ingénieurs des mines ne virent survenir la fin de l’exploitation qu’« avec terreur ».

Comme le souligne le politiste Luc Rouban, le vote RN exprime ainsi le désarroi d’électeurs « déboussolés par l’effondrement des structures de contrôle social […] en place durant l’époque minière » et un besoin corrélatif de protection par l’État. La géographie du vote RN dans le Pas-de-Calais coïncide d’ailleurs assez bien avec celle des cités minières édifiées par l’exploitant, patrimoine immobilier encore fort de 64 000 logements désormais géré par un bailleur social, lointain témoin de l’emprise sociale de la mine.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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