Date de publication
8 janvier 2026
modifié le

Explorer l’expérience des femmes en exil à travers les arts visuels

Doctorante à l'EUR CAPS (École universitaire de recherche Approches créatives de l’espace public), Aya Chriki se penche sur son parcours migratoire et celui d’autres femmes arabes dans une thèse en recherche-création. Ses photographies sont exposées du 6 janvier au 18 février 2026 sur le campus Villejean. 

deux photos en noir et blanc superposées : l'une montre un visage proche en autoportrait, l'autre une table en terrasse au soleil
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Crédit photo : Aya Chriki

Comment êtes-vous devenue photographe ?

J’ai commencé très jeune, vers l’âge de 13 ans : je photographiais ma famille, mes cousins, mes cousines, les plantes chez nous… En 2011, lors de la révolution tunisienne, j’avais 15 ans, j’ai participé aux manifestations et observé les photographes qui documentaient les événements. Je me souviens m’être dit que je voulais un jour faire comme eux. J’ai donc décidé de faire des études en photographie. J’ai suivi une licence en image cinématographique, puis je suis revenue à la photographie en master. Aujourd’hui, je travaille aussi avec la vidéo et l’écriture dans mes installations, mais tout part toujours de la photographie. 

Vos travaux portent sur l’expérience migratoire des femmes, un sujet qui vous concerne directement. 

Oui, je suis moi-même une femme exilée, par choix. Je suis arrivée de Tunisie en France en 2020, et j’avais aussi connu des déplacements internes en Tunisie. J’ai commencé à explorer ce sujet progressivement, à la fois à travers ma pratique artistique et mon travail de recherche. J’ai d’abord fait un master en sciences de l’art à l’université Jean Monnet à Saint-Étienne, où j’ai travaillé sur l’image mobile comme expérience de résistance pour les femmes artistes arabes. Lors de ce master, j’ai découvert le travail de l’artiste palestino-syrienne exilée au Danemark, Samara Sallam. À travers son œuvre, qui questionne l’identité, l’appartenance et la patrie, j’ai également découvert de nouveaux concepts théoriques autour de l’exil, du déplacement, de l’identité… et fait des liens avec mes propres photos. La majorité de mes photos étaient prises dans des non-lieux comme des gares, des lieux de transport, des espaces de transition, etc. C’était très présent dans mon travail artistique sans que j’en ai conscience. 

Je me suis alors intéressée plus spécifiquement à l’art en exil, et surtout à l’art en exil des femmes. Pour mon deuxième master, à l’EUR CAPS, j’ai travaillé sur l’art visuel comme moyen de visibilisation des femmes exilées de la région SWANA (South West Asia and North Africa), à la fois de manière artistique et académique, en partant de ma propre expérience. Au début, j’avais dressé une liste de questions auxquelles je n’arrivais pas à répondre seule. J’ai donc interrogé des femmes exilées de mon entourage, dans des conditions similaires aux miennes : étudiantes ou venues travailler en France. En posant les mêmes questions à ces femmes venues de pays différents, j’ai réalisé que nous partagions une expérience collective. Par exemple, nous avions toutes entendu des remarques liées à nos origines, à la danse orientale, au terrorisme... Il existait une base commune dans nos expériences, ce qui m’a amenée à m’orienter vers une approche collective.

J’ai commencé ma thèse parce que j’étais en colère. Dans mes deux masters, j’avais toujours eu des difficultés à trouver des noms de femmes artistes : on retrouvait sans cesse les mêmes références. Un jour, j’ai découvert le Dictionnaire universel des créatrices, un ouvrage en trois tomes recensant des femmes créatrices du Ve siècle jusqu’en 2020. On n’y trouvait que 33 noms de femmes de la région SWANA. Les mêmes noms reviennent toujours, comme Mona Hatoum, Shirin Neshat, etc. J’ai alors fait l’exercice de nommer moi-même 30 femmes artistes absentes de ce dictionnaire, comme Mouna Jemal Siala, Najeh Zarbout, Majida Khattari, Randa Yassin, Ninar Esber, Randa Mirza, Lara Baladi, Ghazel, etc. Et j’y suis parvenue. Cela pose la question de l’absence de documentation et de visibilité. Ma réflexion s’inscrit dans un mouvement plus large, développé depuis une dizaine d’années, visant à réécrire l’histoire de l’art depuis les marges. Je travaille à partir de ma propre expérience et je me sens légitime pour parler de cette communauté.

deux photos en noir et blanc superposées
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Crédit photo : Aya Chriki

Votre thèse s’inscrit dans une démarche de recherche-création. Comment articulez-vous ces deux volets ?

Ma thèse est menée en histoire de l’art pour la partie recherche et en arts plastiques pour la partie création. Elle est rattachée au laboratoire PTAC et à l’EUR CAPS. Je m’intéresse à des femmes exilées par choix ou par contrainte, principalement issues de pays arabes du SWANA, car je parle cette langue donc, j'ai plus accès à ces différentes cultures de ces différents pays. Mon travail porte sur trois pays : la France, l’Égypte et le Liban, dans une approche comparative. Je suis actuellement en deuxième année de thèse. 

Pour documenter leurs parcours et leurs démarches, j’ai commencé par mener des entretiens avec ces femmes artistes, mais aussi avec des chercheuses et chercheurs. Je me déplace pour les rencontrer, visiter leurs ateliers, comprendre les scènes artistiques locales, notamment en Égypte et en France. En raison de la situation compliquée au Liban depuis 2023, je n’ai malheureusement pas encore pu effectuer de visites de terrain ni de séjours de recherche sur place. Je m’intéresse à leur travail avant et après l’exil, à leur place dans les scènes artistiques locales, que ce soit dans leur pays d’accueil ou dans leur pays d’origine. Je m’appuie aussi sur des lectures théoriques, académiques et littéraires, afin de contextualiser ces expériences et de comprendre les rapports entre pays d’origine et pays d’accueil, et la manière dont ces contextes influencent l’expérience de l’exil et les pratiques artistiques.

Pour la partie création, j’ai déjà réalisé, dans le cadre de mon master, une installation composée de vidéos regroupant des témoignages de femmes exilées en France et en Égypte, sous forme écrite, audio et visuelle. Lorsque je ne partage pas la langue avec les participantes, les témoignages prennent la forme de lettres écrites ou des visuels. J’ai également produit trois séries photographiques racontant mon expérience de la migration et ma vision du déplacement, de l’exil et de l’appartenance. 

Je reviens tout juste d’une résidence artistique de trois mois au Caire. J’y ai mené un projet photographique autour de mon rapport à la ville. C’était mon cinquième long séjour au Caire, une ville très familière pour moi avant même de la visiter, notamment à travers le cinéma et les séries égyptiennes. J’ai constaté que mon rapport à la ville changeait à mesure que je la comprenais davantage, et que cela se reflétait dans mes photos. J’essaie aussi de comprendre comment le fait d’être une femme photographe étrangère dans l’espace public influence le regard et les images produites.

Un autre projet, encore en réflexion, concerne mon rapport à la Tunisie à travers la photographie. Je n’ai jamais travaillé artistiquement ou académiquement sur mon pays natal. J’ai volontairement gardé une distance avec ma ville, Gabès, et je cherche aujourd’hui à comprendre cette distance à travers l’art visuel.

deux photos en noir et blanc superposées
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Crédit photo : Aya Chriki

Pouvez-vous nous expliquer l’objet de votre exposition, actuellement visible à la Mezzanine, ainsi que son titre, “Le droit des images à l’autodétermination” ?

Cette exposition est issue d’une des séries réalisées dans le cadre du master à l’EUR CAPS. Le titre est la première chose qui m’est venue en tête en voyant les images, avant même de penser le projet.

Entre fin 2020 et 2021, mon appareil photo a été cassé et je suis restée trois mois sans équipement, ce qui était très difficile pour moi, car je photographie quotidiennement. J’ai alors décidé de créer des images sans appareil, en retravaillant mes anciennes photos avec Photoshop pour faire des superpositions, des jeux de couleurs. En expérimentant, j’ai réalisé qu’avant de venir en France, je photographiais principalement en noir et blanc, faute de trouver des pellicules couleur en Tunisie, et qu’en France, j’avais commencé à travailler en couleur. Je me suis rendu compte que je superposais en fait mes images de Tunisie à celles de Saint-Étienne, mon pays d’origine à mon pays d’accueil. Le résultat représentaient finalement mon identité géographique du moment : j’avais l’impression d’appartenir à plusieurs villes à la fois.

Puis un jour, j’ai mélangé mes pellicules vierges avec une pellicule déjà utilisée, et j’ai donc photographié deux fois par accident sur la même pellicule. J’ai découvert le résultat, trois mois plus tard, au développement. Les images de vacances à la mer à Djerba avec ma famille s’étaient superposées à celles de Saint-Etienne sous la neige. Je me suis dit alors : “La dernière fois, j’ai joué avec les photos ; cette fois, ce sont les photos qui ont joué avec moi.” L’idée que les images puissent avoir un droit à l’autodétermination s’est imposée à moi à ce moment-là.

L’accident s’est reproduit une seconde fois, avec une pellicule prise entre la France, la Tunisie et l’Égypte, devenue pour moi un lieu d’appartenance temporaire. J’ai décidé de créer un projet à partir de ces deux pellicules accidentelles. Elles sont devenues une métaphore des couches identitaires qui se construisent spontanément chez les personnes en situation d’exil, sans que l’on en ait vraiment conscience.

Ces images sont nées d’accidents, et je m’interroge aujourd’hui sur la possibilité de poursuivre ce travail de manière plus consciente, ou de devoir abandonner ce projet ici, surtout que l’idée de l’accident et de la création de photos “accidentelles” avec plusieurs couches géographiques constituait véritablement la base du projet.

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