Date de publication
1 septembre 2026
modifié le

Vidéo : l’expo "Les sauvages" explore les prairies Saint-Martin

Présentée à La Chambre claire, l’exposition "Les sauvages" de Caroline Ciezlik explore, à travers des centaines de photographies, l’évolution des prairies Saint-Martin, une friche urbaine rennaise transformée en parc naturel urbain. Ce travail de recherche-création, mené sur une décennie, interroge le statut des friches dans notre société, sous les angles social, écologique, politique et esthétique.

 

Portrait Caroline Ciezlik
Légende

Caroline Ciezlik, exposition les sauvages

Pour offrir une immersion supplémentaire, un reportage vidéo a été réalisé, captant l’essence de l’exposition et les enjeux qu’elle soulève. Ce projet a bénéficié de la contribution de Ramia El'amine, étudiante en histoire de l'art, qui a interviewé l'artiste-chercheuse. Une façon de mêler pédagogie et valorisation des travaux de recherche-création.

L’exposition, portée par le service culturel de l’Université Rennes 2 et visible jusqu'au 28 septembre 2026, s’inscrit dans le cadre du programme culturel en ligne de l’Alliance EMERGE. Elle accompagne également la sortie d’une monographie aux éditions GwinZegal, issue d’une thèse en esthétique (laboratoire Histoire et Critique des Arts, sous la direction de Pierre-Henry Frangne).

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Les friches sont souvent qualifiées comme des espaces à la marge, parce qu’elles sont à rebours d’une société moderne, puis contemporaine, qui s’est construite autour de la question du progrès, de la productivité, et qui a clairement des effets dans notre rapport aux environnements. De formation, je suis artiste. Je suis diplômée de l’École nationale supérieure de photographie d’Arles. Mais dans ma pratique, j’ai aussi un rapport documentaire aux images : des paysages que je photographie, de comprendre les mécanismes politiques, écologiques, leur géographie. J’ai fait une recherche qui était à Rennes 2, qui s’appelle, qui s’appelait — parce qu’il a disparu — « Paysage, réalité et représentation ». Ce master 2, et le sujet de mon master, a abouti à un travail de doctorat sur la question de notre relation à la fois à la représentation de la nature et du sauvage, en lien avec des questions politiques. Très vite après, il y a eu l’envie de ce livre pour lui donner une dimension publique. Ensuite, on a cherché un lieu à Rennes pour accueillir le projet. C’est l’université qui s’est montrée partante.
C’est un champ de foire, c’est-à-dire qu’il y a des personnes qui sont nomades, qui viennent régulièrement se garer ici.
En me questionnant sur cette relation et ce grand partage entre nature et culture, je vais essayer de trouver et de faire de l’expérience et de représenter des paysages que je vais qualifier d’intermédiaires. Pour ça, je vais m’intéresser aux friches, parce qu’elles commencent un peu par la fin, c’est-à-dire qu’elles commencent par l’abandon d’un projet ou une cessation d’activité. Du fait de ne pas avoir un grand projet ou une gestion par des collectivités territoriales, des municipalités, le pouvoir ou de grosses entreprises privées — parce qu’il y a aussi beaucoup de friches industrielles —, il va y avoir un principe de réensauvagement et de réappropriation de ces espaces.
Les friches sont des espaces spécifiques où on peut observer un principe de réensauvagement et aussi des usages multiples. Pourtant, elles tendent à disparaître à l’échelle des métropoles européennes, liées à des principes d’attractivité et de densification urbaine.
Dans le fait d’avoir choisi les Prairies Saint-Martin pour photographier des friches, il y a quelque chose qui est un peu de l’ordre du hasard. Au moment où je commence mon doctorat, un observatoire d’écologie urbaine se monte aux Prairies Saint-Martin. J’ai proposé un observatoire photographique du paysage. Les Prairies Saint-Martin, c’est un site localisé au centre-ville de Rennes, et qui s’appelle des « prairies » parce qu’au XIXe siècle, ce sont bel et bien des prairies : une implantation de jardins familiaux, sur les nappes phréatiques et sur l’eau sous les prairies. En faisant des analyses, elle découvre que les eaux, et donc les sols, sont pollués. Là, elle ressort des cartons son grand projet d’aménagement de champs d’expansion des crues. Pour ça, elle pense un modèle de parc naturel urbain. C’est l’agence BASE qui va proposer, sur le site, de faire, d’un côté, une réserve naturelle, et de l’autre côté, un parc de loisirs.
Là où le projet se complique, c’est que pour le mener à bien, il nécessite d’expulser ou d’exproprier un certain nombre d’usagers et d’usagères des lieux : tout d’abord les locataires des jardins familiaux, les personnes qui vivent dans le lotissement, mais aussi des personnes qui s’installent de manière plus ou moins éphémère à l’intérieur des prairies. C’est devenu ce que j’ai appelé une zone refuge pour des personnes nomades, et dont les choix de vie et d’habitat ne sont pas tout à fait ceux de la norme de notre société d’appartements et de maisons fixes et sédentaires. J’ai appelé ça un spot, car c’est sur cette allée que venaient se garer les personnes qui vivaient en camion : des étudiants, des étudiantes ou des apprentis qui restaient à Rennes sur un temps assez court et sans logement, des intermittents du spectacle, des personnes qui choisissaient de ne pas être sédentaires. C’était un lieu très identifié à Rennes pour garer son camion, un peu comme la plaine de Baud et l’Elabo.

Toutes les personnes avec qui j’ai échangé étaient extrêmement sensibles au caractère végétalisé et aux animaux. On m’a dit : « Tiens, aux Prairies, il y a un renard. » Ils ont fait des cabanes pour des oiseaux. À côté du lotissement, il y avait un principe d’autogestion : ils ont essayé de faire un jardin et des réserves d’eau.

Dans beaucoup de mes projets, sans cesse, je croise des luttes. Je crois que c’est symptomatique de la société dans laquelle on vit : c’est-à-dire des personnes qui essaient d’imaginer d’autres façons de faire, d’autres modes de vie, et un système très présent qui écrase ces altérités.
Je documente, et j’ai eu le souci de présenter différents points de vue : celui des paysagistes, celui d’un élu, de la municipalité. J’ai eu le souci d’essayer de comprendre et d’expliciter quels étaient leurs enjeux, leurs contraintes. Le regard qu’on peut avoir sur les Prairies Saint-Martin n’est absolument pas manichéen : ce n’est ni bien ni mal.

La première année, j’ai parcouru le site, et j’ai mis un an à placer mes points de vue. C’était le début d’un moment un peu étonnant : tous les jardins familiaux venaient d’être abandonnés. Il restait encore les cabanes et plein de traces des plantes qu’ils avaient laissées ou semées — des arbres fruitiers, des bulbes. Il y avait des traces de ces jardins, mais sans les usages et les usagers.
J’ai décidé de travailler en argentique, parce que j’aime beaucoup le modelé du film, et parce que ça m’obligerait à avoir une certaine économie d’images. J’ai aussi décidé de travailler à la chambre photographique. C’est un appareil grand format, un peu comme ceux à l’ancienne. Dans le choix des points de vue, j’ai décidé de photographier les différents types de paysages : la grande prairie au sud, les sous-bois, les anciens jardins familiaux, le lotissement, et au nord, la friche industrielle.
J’ai pensé l’exposition en reprenant les partis pris du livre, avec quelque chose d’assez immersif. Des images grand format : on met un rapport sensible et contemplatif à ces paysages.
Le livre, dans le cadre de ma pratique et de ce travail de recherche-création, c’était l’objet qui me semblait le plus adapté pour retranscrire tout ce travail ancré dans une démarche d’artiste et de chercheuse. Le livre s’est construit autour de l’image et par l’image. Mes images des paysages de ces prairies ont un double statut : c’est un rapport sensible, sensoriel au paysage. Ce sont des images contemplatives. Ce sont aussi des documents qui nous ont permis, aux membres de l’observatoire d’écologie urbaine et à moi-même, d’analyser les rythmes et les usages de la friche et les évolutions de ces paysages.
On a besoin de savoir, de connaissances. La science et la recherche sont des moyens fondamentaux pour produire de la connaissance et du savoir. On a aussi besoin d’émotions. Dans l’émotion, il y a le fait de se mouvoir et de trouver quelque chose de beau, ou au contraire, parfois, de ressentir une forme de colère ou de tristesse. C’est ce qui va nous pousser à agir.

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