D’où vous vient cet intérêt pour les langues et leur enseignement ?
J’ai beaucoup voyagé lorsque j’étais enfant et adolescente. Ma famille a vécu dans plusieurs pays, notamment aux États-Unis et en Allemagne. Les langues étaient avant tout une nécessité : sans langue, pas d’amis, pas d’intégration. Apprendre une langue, c’était trouver sa place dans un nouvel environnement.
Pour l’enseignement, le chemin a été plus indirect. J’ai d’abord travaillé dans le marketing après des études à HEC. Comme souvent quand les parents vous disent qu’ils vous verraient bien professeure de langues, on a envie de faire exactement l’inverse ! Et puis finalement, je me suis dirigée vers l’enseignement, j’ai passé l’agrégation d’anglais et commencé une thèse en littérature anglophone.
Comment êtes-vous passée de la littérature à la didactique des langues ?
Lorsque j’étais enseignante d’anglais à l’École centrale, j’ai eu l’occasion de découvrir le français langue étrangère (FLE) et, plus largement, la didactique des langues : l’enseignement du français et celui de l’anglais soulèvent des questions similaires et les deux m’intéressent énormément. Quelques années plus tard j’ai vu qu’un poste en didactique des langues s’ouvrait à l’Université Rennes 2 : j’ai candidaté. J’ai rejoint une équipe que j’apprécie beaucoup, autour notamment d’Élisabeth Richard et de Griselda Drouet. Aujourd’hui, je dirige le laboratoire LIDILE (Linguistique Ingénierie et Didactique des Langues).
Ce que j’aime particulièrement ici, c’est la diversité des approches. On travaille sur plusieurs langues, y compris des langues rares, avec des spécialistes de linguistique, de traduction et de didactique. Cette interdisciplinarité est très stimulante.
J’ai néanmoins gardé un lien fort avec la littérature. Je traduis notamment la poésie de Margaret Atwood, l’autrice de La Servante écarlate. Cette pratique m’a donné envie de réfléchir à la manière d’utiliser des textes littéraires dans l’apprentissage des langues. En didactique, on parle de “didactisation” : il s’agit de concevoir des activités et des parcours pédagogiques qui permettent aux apprenantes et apprenants de progresser grâce à ces ressources.
Vous venez d’être nommée membre senior de l’Institut universitaire de France (IUF). Sur quoi porte votre projet de recherche ?
Je travaille sur la littérature de migration et d’exil, que nous désignons par l’acronyme LIME. C’est un sujet qui m’intéresse depuis longtemps et qui s’inscrit dans la continuité de travaux déjà menés au sein du laboratoire, notamment le projet DECLAM’FLE coordonné par Élisabeth Richard.
Mon objectif est de créer des ressources éducatives libres pour l’enseignement des langues, en français comme en anglais. Notre équipe s’est beaucoup intéressée aux textes contemporains, mais je souhaite également intégrer des œuvres plus anciennes afin de montrer que les phénomènes migratoires ont une profondeur historique et concernent tous les continents.
Pourquoi avoir choisi cette thématique ?
Parce que les discours sur la migration tendent souvent à effacer les trajectoires individuelles. On parle de flux, de masses ou de phénomènes globaux, mais on entend rarement les voix singulières de celles et ceux qui vivent l’exil.
La littérature permet précisément de faire entendre ces voix. Elle donne accès à des expériences très diverses, parfois douloureuses, parfois racontées avec humour. Elle ouvre à l’écoute, à la compréhension de l’autre et à la complexité des parcours. Au-delà des questions migratoires, ces textes parlent aussi d’identité, de transmission, de mémoire ou encore de quête des origines. Ils offrent une formidable ouverture culturelle.
Comment vont se dérouler concrètement vos travaux ?
La première étape consiste à constituer un corpus d’œuvres. Je dispose déjà d’un réseau grâce à mes activités de traduction, à mes collaborations avec des maisons d’édition et à l’émission de radio Turning the Page, que j’anime depuis plus de 15 ans. Je vais ensuite travailler à la didactisation de ces textes. C’est un aspect particulièrement enthousiasmant, car notre équipe pourra collaborer avec les étudiantes et étudiants du master Didactique des langues. Elles et ils participeront à la conception de parcours pédagogiques à partir des œuvres sélectionnées. Une troisième phase consistera à expérimenter ces dispositifs et à analyser leurs effets auprès de différents publics.
Nous avons déjà une solide expérience de l’apprentissage par défi au sein du LIDILE. Cette approche consiste à partir d’un problème de société et à mobiliser plusieurs disciplines pour imaginer des solutions concrètes. Les apprenantes et apprenants deviennent acteurs de leur projet, tandis que la langue devient un outil au service de cette démarche. J’aimerais explorer comment les thématiques liées à l’exil, à l’inclusion, à la diversité culturelle ou à la tolérance peuvent s’intégrer dans ce type de pédagogie.
Vous prévoyez également de rencontrer des autrices et auteurs ?
Oui. Je vais poursuivre les entretiens que je mène dans le cadre de Turning the Page en les orientant davantage vers les écrivaines et écrivains dont les œuvres abordent les questions de migration et d’exil. Ces rencontres viendront enrichir les ressources mises ensuite à disposition du public.
À quelles productions ce projet va-t-il donner lieu ?
Je vais créer un site de recherche qui rassemblera les ressources identifiées, les références bibliographiques, les collections déposées sur Nakala et les outils pédagogiques produits dans le cadre du projet.
Je crois beaucoup à l’open source et au libre accès. L’idée est de proposer trois niveaux d’entrée : pour les chercheuses et chercheurs, pour les enseignantes et enseignants, mais aussi pour les apprenantes et apprenants qui souhaiteraient explorer ces ressources de manière autonome.
Le site accueillera également les activités de didactisation réalisées avec les étudiantes et étudiants, grâce notamment à des stages financés par l’IUF.
Le projet comportera-t-il aussi un volet de médiation scientifique ?
Absolument. J’aimerais développer des partenariats avec les bibliothèques, les maisons d’édition, les festivals et les acteurs culturels afin de faire connaître ces ressources au plus grand nombre. Cela pourra prendre la forme d’ateliers d’écriture, de rencontres littéraires, de séminaires ou d’événements grand public. Le laboratoire LIDILE est déjà très engagé dans ce type de démarches, souvent en collaboration avec des partenaires du territoire. L’IUF va nous permettre de renforcer ces actions et de créer de nouveaux ponts entre la recherche, l’enseignement et la société autour de cette thématique de l’exil et de la migration.