Date de publication
26 janvier 2026
modifié le

"La poésie, c’est l’ouverture à l’autre"

Doctorante en recherche-création à l’EUR CAPS (Approches créatives de l’espace public), Alice Baude interroge le pouvoir de la poésie hors des livres. Sa thèse* explore comment des interventions artistiques dans l’espace public peuvent susciter la rencontre, le dialogue et le courage collectif.

Portrait Alice Baude

Depuis quand la poésie t’anime-t-elle ? 

J’ai toujours aimé lire. Quand j’ai découvert le CDI au collège, j’y passais beaucoup de temps et j’allais souvent demander des livres de poésie à la documentaliste. Je me souviens parfaitement d’un recueil de poésie chinoise qui m’avait énormément émue. Lecture et écriture ont toujours été très liées pour moi, et j’ai écrit mes premiers textes vers 12 ans. Déjà à l’époque, je ne m’intéressais pas seulement à l’univers de la poésie “classique” avec ses textes versifiés, ses sujets sur la nature, l’amour… J’avais l’envie de jouer avec les sons, de raconter ce qui m’habitait intérieurement, les moments difficiles comme les moments de grâce. Bien plus tard, je me suis rendu compte qu’écrire de la poésie, c’était quelque chose de crucial pour mon équilibre : pas seulement un apport, mais un rapport au réel. J’en ai fait mon métier. 

Dans ma thèse, la poésie est entendue dans un sens beaucoup plus large. La poésie peut être un genre hermétique et de nombreuses personnes n’aiment pas ce qu’elles en connaissent. Là, elle n’est pas seulement écrite : elle prend des formes multiples, liées à ma pratique d’artiste pluridisciplinaire — performances, audios, objets, gestes. Dans l’espace public, c’est un surgissement, quelque chose d’inattendu qui peut créer une émotion, une sensation. La poésie, c’est l’ouverture à l’autre. 

Comment est née ton envie de faire une thèse ?

J’ai toujours aimé l’école, l’atmosphère des CDI, des bibliothèques. Ce sont des lieux où je me sens bien. Même si le système scolaire n’est pas toujours adapté à tout le monde, j’ai la chance de m’y sentir à ma place... Quand j’ai appris qu’il était possible de faire une thèse en recherche-création, mêlant arts et réflexion universitaire, ça m’a semblé évident. Aujourd’hui, je pense que c’est l’un des meilleurs endroits où je puisse être.

Faire une thèse en cotutelle France/Canada
Contenu du texte déplié

Et je pense que je n'aurais pas fait le doctorat ailleurs ni autrement. Donc j'ai commencé en septembre 2024. Non... Attends on recommence. Bonjour, je m'appelle Alice Baude. Je fais un doctorat entre le programme en études et pratiques des arts de l'UQAM à Montréal et l'École Universitaire de Recherche CAPS à l'Université Rennes 2. Ma thèse s'intitule "Poésie politique et expériences conviviales dans l'espace public". Quand je suis allée juste en vacances à Montréal en 2022, j'ai eu la chance de participer en tant qu'auditrice à des séminaires sur la corporalité en poésie. La poésie est vraiment quelque chose qui m'anime au quotidien. Et j'ai eu la chance de rencontrer à ma demande une directrice de thèse, une professeure et on s'est bien entendu, elle m'a donné son essai qui faisait un peu l'arche de tous mes projets. Et donc, je lui ai demandé de m'accompagner dans un processus d'écriture de thèse et c'est après que j'ai découvert CAPS et que j'ai trouvé une directrice à Rennes 2 qui serait d'accord d'accompagner mon projet et c'est comme ça que j'ai architecturé en fait mon entrée en thèse en choisissant mon sujet et mes directrices donc j'ai beaucoup de chance de pouvoir mener exactement le projet que je voulais réaliser. En fait, le désir de faire une thèse en recherche création émerge vraiment de cet alliage entre théorie et pratique et aussi pour pouvoir par la suite enseigner dans les écoles des Beaux-Arts. Ça permet en fait d'ouvrir à des options qui sont peut-être un peu moins faciles d'accès quand on est uniquement artiste praticien ou praticienne. Une thèse en cotutelle en fait, ce n'est pas une thèse en codirection. On a toujours deux directeurs, directrices, mais il n'y a pas de hiérarchie. Là, c'est vraiment deux directeurs, directrices qui sont au même niveau. Et en fait, c'est deux établissements qui se mettent d'accord avec les règles des deux universités. Il y a quelque chose d'excellent avec la thèse en cotutelle, c'est qu'on accède à un double diplôme. C'est vraiment, c'est énorme d'avoir deux diplômes avec une seule thèse. Le travail qui s'organise en cotutelle est organisé dans deux programmes pédagogiques qui sont à la fois différents et quand même complémentaires. J'en prends des parties qui me permettent de nourrir ma thèse. À Rennes, il y a des séminaires évidemment proposés par EUR Caps et par d'autres programmes qui m'ont intéressé. Il y a des formations obligatoires comme celle à l'éthique que j'ai fait, et cetera... Mais il y a aussi au Québec deux séminaires à suivre qui sont libres. Et une particularité qu'il y a là-bas, c'est les ateliers de recherche création qui sont donc des cartes blanches qui doivent être cadrées entre la direction et l'étudiant et les critères de notation, le contenu du projet, sa temporalité, son terrain et cetera sont à définir. Le premier, je l'ai fait à Montréal dans les parcs de Montréal. J'ai pu réaliser un livre d'artiste qui parle d'expériences de broderie dans les parcs de Montréal où j'ai invité des participants spontanés, des gens qui passaient dans les parcs à venir broder une étoile sur un grand tissu de 5 mètres de long. Et il était question en fait de parler notamment de la chance qu'on a dans la vie, ce qui permettait de répondre finalement à ma question sur comment créer de la convivialité à partir d'expériences spontanées dans l'espace public qui sont poétiques au sens large. Et le second je le ferai à Rennes cet été normalement. Les scolarités s'entremêlent et peuvent se situer dans deux espaces différents que sont les deux pays de la cotutelle. Au niveau du partage du temps entre les deux universités, j'ai choisi de commencer ma scolarité à Rennes. Donc, j'alterne comme ça à peu près 8 mois par 8 mois entre les deux pays. Pouvoir prendre finalement un peu des deux avec moi, de suivre des séminaires quand même et en présentiel et cetera. En ce qui concerne l'accompagnement de Rennes 2, j'ai eu la chance de rencontrer ma directrice de thèse donc assez rapidement dans un processus de rencontre. Et ma directrice de thèse tout de suite a abordé la question notamment des financements. Donc elle a été extrêmement disponible, accompagnante pour moi pour me dire comment ça se passe, comment demander les choses. Elle a été très répondante aussi pour les moments des signatures et cetera. Donc j'ai vraiment à la fois beaucoup de chance et en même temps beaucoup de reconnaissance pour son travail et sa présence dans mon processus de mon parcours pédagogique et administratif. Là, il y a eu l'accompagnement aux personnes doctorantes, une journée de rentrée qui est quand même très bien faite où on nous présente pas mal de choses. Il y a des associations aussi de doctorants qui existent où j'ai pu venir taper à la porte et être très bien accueilli comme AD HOC par exemple qui m'ont vraiment présenté plein de belles choses et accueilli tout simplement. Donc j'ai comme ça posé des questions à des gens qui sont là pour y répondre et qui m'y ont répondu avec beaucoup de disponibilité et de gentillesse, de rapidité. Donc c'est vrai que l'Université Rennes 2 est un beau lieu finalement ressource pour en fait épanouir une thèse sous tous ces angles entre la partie publication, la partie plan de gestion des données, la partie ressources avec la BU. Je vais soutenir ma thèse à l'Université Rennes 2, tout simplement pour pouvoir inviter les gens que j'aime qui sont en France et puis aussi tout simplement pour peut-être des raisons d'accessibilité du jury. Et puis il sera forcément en bimodale avec le Québec parce que ma directrice de thèse du Québec sera présente mais à distance donc ça va se passer à Rennes en janvier 2029 si tout se passe bien.

Quel est le sujet de ta thèse ? 

Le point de départ de mon sujet, c’est l’intuition que la poésie peut lier des personnes très différentes. Ces dernières années, j’ai écrit beaucoup de poèmes à la machine à écrire, dans la rue ou sur les marchés. Cela pouvait être un poème à la demande sur une thème qu’on me donne, ou à partir d’un tirage du tarot de Marseille, ou bien un petit portrait de la personne, à qui je pose des questions existentielles : quand tu liras ce poème dans quelques années, qu’aimerais-tu te dire à toi-même ? J’ai constaté que ça intéressait autant des personnes âgées isolées pour qui c’était l’occasion de discuter, que des enfants, des sans-abris, ou des touristes tout juste descendus de leur yacht. 

Mon objectif avec cette thèse est de réfléchir à la manière dont des interventions artistiques et poétiques peuvent encourager des formes d’altérité conviviales. Comment inviter des personnes qui n’ont pas de lien particulier à l’art, qui n’avaient même pas prévu de participer, à entrer dans une expérience artistique dans l’espace public ? Je cherche à renforcer le pouvoir d’agir des personnes, à travers la joie — au sens de Spinoza — comme capacité à réaliser ce qu’on désire. J’appelle cela le « courage collectif » : le courage d’aller vers l’autre, de demander ce qu’il se passe, de dialoguer, de créer ensemble des espaces propices à cela.

Je suis passée d’un travail d’artiste professionnelle à celui de doctorante, mais au fond je fais toujours la même chose. Simplement, je consolide mon geste artistique par une pensée théorique, accompagnée par mes directrices de thèse et dans un contexte propice.

4 femmes brodent des étoiles sur un même tissu dans un parc
Légende

Crédit : Emanuel Guay

Concrètement, comment cela se traduit-il sur le terrain ?

Je fais des propositions artistiques dans l’espace public. Par exemple, devant la cathédrale de Rouen, j’ai distribué des cartes postales écrites par des amies, comme une sorte de factrice poétique, et j’ai proposé aux passantes et passants d’écrire à leur tour une carte pour une ou un inconnu. Encore une fois, les participantes et participants avaient des profils très différents : lycéennes et lycéens, touristes étrangères et étrangers, personnes âgées… Pourtant, systématiquement, les messages envoyés étaient plein de bienveillance et d’encouragement. C’était très fort de voir toutes ces bonnes pensées circuler. 

À Montréal, où je mène une partie de ma thèse, j’ai réalisé une performance dans des parcs. J’ai installé un espace confortable avec un grand tapis et des chaises et proposé aux passantes et passants de broder une étoile sur un grand tissu, tout en parlant de la « bonne étoile », de la chance qu’on a ou qu’on aimerait avoir. Beaucoup ne savaient pas broder, donc il y avait aussi une transmission de savoir-faire. Des enfants et leurs parents collaboraient, un homme est resté sans broder juste pour être là… Une fois, une femme est passée, d’abord sans vouloir s’arrêter car elle était fatiguée d’avoir cherché du travail toute la journée. Elle a fini par s’installer et les personnes présentes ont commencé à l’encourager, à réfléchir ensemble avec elle à des solutions pour gagner de l’argent, tout en insistant sur le fait que c’est le travail qui doit s’adapter à nous, et pas l’inverse. Elle a reçu un grand soutien cet après-midi-là, elle a même brodé deux étoiles. C’était extrêmement fort. 

En fait, je propose simplement une forme ; ce qui s’y passe est toujours incertain, mais souvent très beau. Au fond, on a souvent juste peur de l’autre. Mon travail interroge cette peur et la possibilité de la traverser par des gestes poétiques simples.

Justement, est-il encore possible de faire le pari du lien dans le contexte sociopolitique actuel ?

Je pense que oui. Peut-être est-ce une illusion, mais je la garde précieusement. Quand on est écouté individuellement, par une personne bienveillante, il se dépose souvent des choses beaucoup plus positives que dans des discours collectifs qui figent et inquiètent. Mon travail consiste à cultiver la poésie et la joie. Pour moi, les deux sont indissociables.

Quelles formes prendra ta thèse ? 

Je suis en recherche-création donc elle sera constituée à 50 % d’un écrit académique et à 50 % d’une création artistique. Je réfléchis actuellement sur le cycle d’œuvres qui constituera la partie création et j’imagine quelque chose de transmédia et d’interactif. Mais je suis encore dans la phase où je tâtonne. 

Quand tu la reliras des années après, que souhaites-tu y trouver ? 

J’aimerais qu’on y lise quelque chose de libre, presque punk. J’aimerais pouvoir me dire que j’ai osé faire ce que j’avais vraiment envie de faire, sans chercher à être consensuelle. Peut-être que certaines choses ne fonctionneront pas, mais j’aurai essayé. J’aurai fait vraiment librement et avec assurance les choix que je veux faire, en allant le plus loin possible dans ma créativité et en assumant ma subjectivité.

 

* Thèse sous la direction de Gudrun Ledegen (Université Rennes 2) et d’Isabelle Miron (Université du Québec à Montréal). Contrat ARED (Région Bretagne) co-financé par l’EUR CAPS.

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