Date de publication
16 mars 2023
modifié le

"L’âge auquel une femme est considérée comme "périmée" varie beaucoup dans l’histoire !"

Les 1er et 2 juin, l’Université Rennes 2 accueille un colloque international et interdisciplinaire dédié aux représentations du vieillissement féminin, dans une approche de genre. Rencontre avec deux des co-organisatrices, Aurélie Chatenet-Calyste* et Florence Magnot-Ogilvy**.

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portraits de vieilles femmes

*Maitresse de conférences en histoire moderne, membre de l’unité de recherche Tempora.

**Professeure de littérature française du XVIIIe siècle, membre du Centre d'études des langues et littératures anciennes et modernes (CELLAM).

Comment est née l’idée du colloque ?

Florence Magnot-Ogilvy : En tant que professeure de littérature du XVIIIe siècle, je travaille en particulier sur le roman à la première personne, et j’ai un intérêt depuis longtemps pour les voix dissonantes, les paroles marginales. L’idée du colloque m’est venue d’une fascination pour le complexe effet de voix créé par un personnage de Candide de Voltaire qui est désigné brutalement comme « la Vieille ». Elle prend la parole, à la manière atrocement comique de Voltaire, pour raconter sa vie passée et l’effet du temps sur elle, et entame son récit en projetant le lecteur dans le temps de sa jeunesse perdue « Je n’ai pas toujours eu les yeux éraillés et bordés d’écarlate, mon nez n’a pas toujours touché à mon menton et je n’ai pas toujours été servante » (chapitre XI). Puis dans les médias récemment, des déclarations d’une brutale misogynie m’ont tout simplement sidérée. J’ai donc pensé qu’il serait intéressant de déplacer l’accent, de poser un autre regard, au délà de la stigmatisation ou du comique satirique un peu faciles, sur le vieillissement féminin.

Aurélie Chatenet-Calyste : De mon côté, je suis spécialiste de l’histoire du XVIIIe siècle et de la culture matérielle, et je travaille spécifiquement sur tout ce qui a attrait au corps et notamment celui des femmes dans une approche genrée. J’étais déjà intervenue sur cette thématique qui m’intéresse beaucoup aussi. Les traités médicaux du XVIIIesiècle, par exemple, insistent beaucoup sur tous les maux qui menacent les femmes au moment de la ménopause ; L’Encyclopédie a tendance à ramener la femme vieille à une déliquescence physique, voire à de la décrépitude. Le vieillissement masculin n’est pas du tout considéré de la même manière - et c’est d’ailleurs encore le cas à notre époque, en témoignent les critiques faites aux stars féminines âgées en comparaison de leurs homologues masculins.

F. M.-O. : À ce sujet, la chercheuse Martine Boyer-Weinmann, dans Vieillir, dit-elle. Une anthropologie littéraire de l'âge (Champ Vallon, 2013), raconte justement que dans leur correspondance, Diderot et Sophie Volland discutent du fait qu’il existe une expression consacrée pour désigner les « beaux vieillards » dont il n’y aurait pas de pendant féminin (mais nous n’avons de cette correspondance que les lettres de Diderot…). D’ailleurs, j’ai été étonnée des réactions de certains confrères, un peu embarrassés à la vue de l’affiche du colloque [rires] !

Quel est précisément l’objet du colloque ?

A C.-C. : Vieillir est une expérience complexe, physique et psychique, à la fois intime et visible avec des effets de disjonctions entre l’intérieur et l’extérieur. En nous projetant dans les siècles anciens, nous allons nous demander comment les femmes vivaient elles-mêmes ce vieillissement, et confronter les textes prescriptifs et normatifs dont nous avons connaissance à leurs vécus. Ce qui est fascinant, c’est la pluralité de ces expériences et la variabilité de la notion-même : l’âge auquel une femme « périme » change en fonction des époques, des pays, des classes sociales. Les 17 interventions vont permettre de souligner cette diversité, avec notamment des travaux venus d’Italie, d’Angleterre, etc.   

F. M.-O. : En histoire comme en littérature, la question du vieillissement féminin a été largement étudiée mais les données issues de ces diverses perspectives n’ont pas vraiment été mises en rapport de manière systématique. Le but de ce colloque est de décloisonner et d’explorer aussi le sujet de manière interdisciplinaire. Nous allons donc croiser différentes sources de représentations, notamment iconographiques (à travers notamment l’intervention de Guillaume Kazerouni, conservateur au Musée des Beaux-Arts à Rennes). Ce temps d’échange fera sans doute émerger d’autres questions et de nouvelles réflexions. Une parution est d’ailleurs prévue à l’issue du colloque.

En quoi l’étude de cette période peut éclairer notre rapport actuel au vieillissement féminin ?

A C.-C. : Sur cette question, le XVIIIe siècle est moment charnière, tant sur le plan démographique que social. Il faut que l’on vive plus vieux pour que la vieillesse existe, et c’est justement l’époque où le vieillissement devient plus prégnant parce que plus visible. L’historien David Troyansky a montré qu’un changement de regard et de discours sur la vieillesse s’opère à ce moment : devenant plus nombreuses, les personnes âgées ne sont plus incitées à se retirer du monde mais valorisées, notamment à travers le rôle du ou de la sage.   

F. M.-O. : En littérature, on constate que c’est un thème qui devient très présent au XVIIIe siècle, mais surtout que les représentations des femmes âgées se diversifient, reflétant une plus grande pluralité de situations (des échelles, des comparaisons entre différents degrés, de la maturité majestueuse à la décrépitude) et un regard sur « les vieilles » qui se complexifie, se nuance. C’est aussi la période à laquelle apparaissent la célébrité et les premières actrices « stars » ; nous avons d’ailleurs une session consacrée au fait de « vieillir sur scène ». Et il existe sans doute de nombreux autres aspects de cette période toujours d’actualité, auxquels nous n’avions pas songé et que nous sommes impatientes de voir émerger.

Colloque "Regards sur le vieillissement féminin de l’âge classique au romantisme. Expériences intimes, représentations, autoreprésentations" les 1er et 2 juin sur le campus Villejean (amphi T1)
Organisation : Aurélie Chatenet-Calyste, Florence Magnot-Ogilvy, Clémence Aznavour et Marion Bally