Date de publication
1 octobre 2026
modifié le

Judith Rohman nommée à l’Institut universitaire de France (IUF)

Maîtresse de conférences en littérature latine rattachée au Centre d'études des langues et littératures anciennes et modernes (CELLAM), elle est nommée membre Junior de l’IUF, à partir du 1er octobre 2026, pour son projet d’étude du merveilleux dans l’épopée latine.

Portrait Judith Rohman

D’où vous vient cet intérêt pour la littérature latine ?

Si je remonte très tôt, je dirais que mon intérêt vient de mon enfance et de mon goût pour la mythologie. Mes parents m’ont dit : “Si ça t’intéresse, il faut faire du latin ou du grec.” J’ai tout fait pour étudier le grec débutant et j’ai même changé de lycée pour cela. J’ai adoré ces deux disciplines, dans lesquelles j’ai toujours été très à l’aise.

J’ai ensuite été en classes préparatoires, en choisissant l’option lettres classiques. En lettres classiques, on a les trois casquettes : français, latin, grec, avant de devoir se spécialiser. La littérature latine étant née après la littérature grecque, elle s’en inspire beaucoup : je me suis dit que si je choisissais de me spécialiser en littérature latine, je pourrais aussi garder un lien avec la littérature grecque: ce qui, en somme, m’évitait de choisir entre les deux.

Quant au choix de l’épopée, j’avais aussi envie de travailler sur de grandes œuvres, avec du souffle, que j’avais déjà plaisir à lire en français sans nécessairement les étudier.

Qu’est-ce qu’une épopée exactement ?

L’épopée : ce sont des textes poétiques, narratifs, écrits en vers et assez longs. Le premier représentant de l’épopée, côté grec, c’est Homère, avec L’Iliade et L’Odyssée. Du côté de la littérature latine, L’Énéide de Virgile est loin d’être la première œuvre mais c’est devenu l’équivalent romain de l’Iliade et de l’Odyssée. On peut aussi citer Les Métamorphoses d’Ovide.

Ce sont des textes qui retracent soit un grand conflit, comme dans L’Iliade, soit les aventures d’un héros, comme dans L’Odyssée. Ils sont souvent caractérisés par la présence de la mythologie, même s’il existe aussi une branche historique, sans surnaturel, qui va plutôt retracer des pans de l’histoire de Rome.

En quoi consiste le projet de recherche pour lequel vous avez été nommée membre Junior de l’Institut universitaire de France (IUF) ?

Mon projet consiste à explorer la notion de merveilleux dans l’épopée latine. La notion de merveilleux est  un peu un angle mort dans les travaux sur l’épopée latine. On parle souvent de merveilleux pour désigner la présence de dieux, de créatures surnaturelles - cyclopes, sirènes ou autres monstres -, qui est très importante dans ces œuvres. Mais cette notion n’a pas été définie à l’échelle du corpus épique latin. Le merveilleux a pu être étudié pour des périodes ponctuelles, comme la période augustéenne, mais en englobant tous les genres littéraires; de plus, cela a souvent été fait dans le cadre de travaux collectifs où chaque chercheuse ou chercheur pose sa propre définition, en s’appuyant plus ou moins sur les définitions “modernes”. On ne parvient donc pas à une conception unifiée.

Les médiévistes travaillent sur cette question depuis une quarantaine d’années, et ils ont effectué un très gros travail pour définir la “merveille” et son fonctionnement dans la littérature médiévale. Pour ma part, je vais prendre un corpus important, qui couvre les épopées de Virgile jusqu’aux premier et deuxième siècles après J.-C : les épopées classiques qui nous sont parvenues. 

Comment votre réflexion sur le merveilleux a-t-elle commencé ?

Dans ma thèse, j’ai beaucoup travaillé sur la question des dieux dans l’épopée de Virgile, ce qu’on qualifie, sans trop le définir, de “merveilleux divin”. J’ai commencé à travailler sur le terme latin mirabilis, qui a donné le mot “merveilleux” en français, et ses emplois dans les textes épiques. J’espérais que cela pourrait me donner des indices sur ce qu’était le merveilleux épique. Or, les emplois de mirabilis ne correspondaient pas forcément à des passages que nous aurions, nous, qualifiés de merveilleux, et inversement. Le terme est plutôt associé aux prodiges, c’est-à-dire à des signes envoyés aux hommes. Ce décalage m’a interrogée. L’idée est donc de voir comment cela s’articule : ce que mirabilis et sa famille de mots désignent dans les textes, et comment cela s’articule à nos conceptions du merveilleux en littérature.

Comment vont se dérouler concrètement vos travaux ?

Le projet s’organise autour de trois axes. Premièrement, il s’agira d’étudier les manifestations du merveilleux dans l’ensemble du corpus sélectionné, en confrontant ces occurrences aux définitions proposées par la théorie littéraire. Je travaillerai également sur leurs interactions avec les mots de la famille du latin mirabilis. Ce travail donnera lieu à un colloque consacré au sujet, dans lequel j’intégrerai également l’épopée grecque, fondamentale pour cette réflexion. Un autre volet de cet axe portera sur la narratologie, c’est-à-dire l’étude de la façon dont le récit est mené : j’étudierai notamment les commentaires des narrateurs, leur manière de jouer avec la croyance en la fiction, de souligner la crédibilité ou le caractère fictif de leur récit, et de mettre en valeur leur rapport à ce qui est incroyable, extraordinaire ou merveilleux : ce sera un travail personnel qui constituera ensuite mon HDR.

Le deuxième axe part des théories antiques et de tout ce qui, dans les textes de commentaires de l’époque, tourne autour de la merveille et du merveilleux. Je souhaite réunir un groupe international de chercheuses et chercheurs spécialistes des commentaires antiques aux épopées. L’objectif sera de parcourir ces textes, qui sont très nombreux, pour y rechercher ce qui concerne le merveilleux. Une réunion annuelle, sous forme d’atelier, permettra d’explorer collectivement ces sources et de travailler à une anthologie commentée. L’intérêt est vraiment d’avoir le regard des Anciens: une des grandes questions qui se pose, plus largement, pour l’étude des littératures anciennes est de savoir si l’on peut légitimement avoir recours aux théories modernes pour étudier des textes anciens ; je pense que c’est le cas. Toutefois, faire un mouvement inverse et enquêter pour comprendre la poétique antique permet aussi de mieux comprendre nos textes et d’enrichir la théorie moderne.

Le troisième axe est parti du constat que, lorsqu’on parle du merveilleux, on présuppose d’une manière ou d’une autre un écart par rapport à une norme. Nous vivons dans un monde relativement rationnel, alors que le peuple romain vit dans un monde où les empereurs peuvent devenir des dieux après leur mort ; où, pour des raisons de propagande idéologique, certains peuvent rattacher leur généalogie à des dieux ; et où, par le biais des prodiges, le surnaturel est présent dans leur vie. L’idée est donc de se demander ce qu’est la conception antique du surnaturel : à quel moment sort-on de la norme ? Je vais travailler avec des spécialistes de l’histoire des religions, dans le cadre d’un colloque plutôt orienté vers l’anthropologie, pour réfléchir à la manière dont on appréhendait à Rome les phénomènes extraordinaires.

Que représente pour vous cette nomination à l’IUF ?

L’idée, c’est de profiter de cette merveilleuse opportunité (en termes de temps et de financement) pour faire une vraie recherche collaborative, de fond. C’est aussi l’occasion, j’espère, de valoriser des disciplines, les études anciennes qui sont aujourd’hui souvent fragilisées.

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